PARENTALITÉ :
Et si l’enfant de votre vie n’était pas celui que vous attendiez ?
Infertilité, silence, filiation, adoption : lorsque la grossesse ne vient pas, faut-il renoncer à devenir parent ?
Il y a des enfants que l’on commence à aimer avant même qu’ils existent. On leur invente un prénom, on imagine à qui ils ressembleront. On plaisante sur les cheveux qu’ils auront, le caractère qu’ils hériteront de leur père, les yeux qu’ils prendront peut-être à leur grand-mère. On se voit déjà au bord d’un lit à trois heures du matin avec 39 °C de fièvre, devant l’école le jour de la première rentrée, au spectacle de fin d’année, à attendre dans la salle d’un pédiatre, à râler devant une chambre en désordre. Puis le temps passe, les règles reviennent, encore !
Le premier test de grossesse négatif n’avait rien d’alarmant. Le sixième commence à inquiéter. Après viennent les consultations, les bilans, le spermogramme, les échographies, les dosages hormonaux. Pour certains, l’insémination.
Pour d’autres, la FIV. Puis une deuxième. Peut-être une troisième. Une grossesse qui commence et s’arrête. Un embryon qui ne s’implante pas. Un médecin qui emploie de plus en plus souvent des probabilités et de moins en moins le mot « bientôt ».
À un moment, le désir d’enfant que l’on imaginait comme l’une des choses les plus naturelles de la vie se transforme en dossier médical.
En France, l’infertilité est loin d’être marginale : l’Inserm rappelle qu’environ un couple sur huit consulte pour des difficultés à concevoir, et que les causes peuvent être féminines, masculines, mixtes ou rester inexpliquées. Autrement dit, cette petite phrase que certaines femmes continuent pourtant à prononcer « je n’ai pas réussi à lui donner un enfant » n’a souvent aucun sens médical.
« Je n’ai pas réussi à lui donner un enfant »
Cette phrase mérite que l’on s’y arrête.
Donner.
Comme si l’enfant était une dette conjugale. Comme si la femme avait promis, en tombant amoureuse, qu’un jour son corps produirait la preuve ultime de cette union.
Dans certains environnements africains, antillais ou diasporiques, la question peut devenir encore plus lourde parce que l’enfant ne représente pas uniquement le projet intime d’un couple.
Il peut aussi incarner la continuité d’un nom, d’une famille, d’une lignée, parfois même une forme de reconnaissance sociale. Il serait absurde de parler d’une unique « culture noire ». Une famille guadeloupéenne de Pointe-à-Pitre, une famille congolaise installée en Seine-Saint-Denis, une famille nigériane, camerounaise ou afro-américaine ne portent évidemment pas les mêmes histoires ni les mêmes représentations de la filiation.
Mais le poids de l’infertilité dans plusieurs sociétés africaines est suffisamment documenté pour ne pas être réduit à un cliché. Une vaste revue scientifique publiée en 2025, portant sur 48 études menées en Afrique, retrouve de manière répétée stigmatisation, culpabilité, exclusion sociale et poids particulier porté par les femmes. Une autre synthèse de travaux qualitatifs conclut que la pression familiale et communautaire peut profondément affecter l’estime de soi, la vie conjugale et la santé psychologique des femmes confrontées à l’infertilité.
Le plus cruel est que cette culpabilité continue parfois même lorsque l’infertilité est masculine.
Chez des hommes afro-américains interrogés dans une étude sur la santé reproductive, plusieurs décrivaient l’infertilité comme un sujet quasiment impossible à discuter. L’un des participants résumait le malaise ainsi : parler d’infertilité dans la communauté afro-américaine lui semblait particulièrement difficile. D’autres associaient directement leur capacité à procréer à leur confiance en eux ou à leur sentiment de virilité.
Les femmes noires américaines connaissent une autre contradiction. Des travaux récents montrent qu’elles peuvent être confrontées au stéréotype de la femme noire supposée naturellement très fertile ; certaines participantes à des recherches expliquaient d’ailleurs qu’elles n’avaient jamais imaginé pouvoir être infertiles parce qu’elles venaient de familles où les grossesses étaient nombreuses. Des études américaines constatent parallèlement des retards d’accès aux soins et des obstacles sociaux, économiques et culturels plus importants.
Aux Antilles aussi, le silence commence à céder
En Guadeloupe, le documentaire L’Invisible Désir d’enfant : les coulisses de l’infertilité, réalisé par Barbara Olivier-Zandronis, a précisément choisi d’entrer dans cette zone de silence. Cinq femmes vivant en Guadeloupe y racontent l’attente, les traitements, les douleurs et ce que l’infertilité produit lorsque la souffrance médicale rencontre les attentes familiales et sociales.
Le projet a donné lieu en 2026 à des projections-débats portées notamment par l’association SEM’ACT, avec des professionnels de santé ; il a également été présenté dans le cadre d’échanges au Sénat autour de la santé des femmes ultramarines.
Lire la suite de l’article