PARENTALITÉ :
Une fausse couche sur 2 est liée à l’homme
Et si l’une des histoires les plus intimes de la maternité avait été racontée avec seulement la moitié de ses protagonistes ? Lorsqu’une grossesse s’interrompt, c’est le corps de la femme qui saigne, souffre et traverse physiquement la perte. Alors, presque instinctivement, les questions se dirigent vers elle. Pourtant, une partie de l’explication peut parfois se trouver ailleurs : dans le spermatozoïde et, plus précisément, dans l’ADN qu’il transporte.
C’est une affirmation qui surprend autant qu’elle dérange les certitudes.
« À peu près une fausse couche sur deux » pourrait provenir de l’homme, explique Jonas Schneiter, journaliste et animateur radio-télévision à la RTS, qui a consacré une enquête entière à cette grande oubliée de la santé reproductive : la fertilité masculine.
Invité le 3 avril 2026 de l’émission Zoom Zoom Zen sur France Inter pour parler de son livre Les 20 questions sur la fertilité masculine que (presque) personne n’ose poser , paru aux éditions Favre, il pose une question finalement très simple : pourquoi, lorsqu’un couple rencontre des difficultés pour avoir un enfant, regarde-t-on encore aussi spontanément du côté de la femme ?
Car pendant des décennies, nous avons associé la fausse couche au féminin jusque dans notre manière d’en rechercher les causes.
Et c’est précisément ce regard que la science est en train de faire évoluer.
« Elle se passe dans le corps de la femme. Mais… » Jonas Schneiter prend soin d’apporter une nuance importante à ce chiffre spectaculaire.
Interrogé quelques semaines plus tard sur Radio Lac, il explique qu’il n’existe « pas une étude précise sur la proportion », tout en estimant que parler d’environ la moitié des fausses couches n’est pas, selon les recherches qu’il a menées auprès de spécialistes, une idée absurde.
Il va jusqu’à employer une expression volontairement provocatrice : celle de « fausse couche masculine ».
Pas parce que l’homme subirait physiquement la fausse couche.
Mais parce que, dans certains cas, l’origine du problème peut résider dans le spermatozoïde qui a participé à la conception.
Cette distinction est fondamentale.
Dire qu’une fausse couche se produit dans le corps d’une femme ne signifie pas nécessairement que sa cause vient du corps de la femme.
Et cette nuance change presque tout.
Le spermatozoïde n’est pas qu’un moyen de transport
Dans une interview consacrée à son enquête, Jonas Schneiter utilise une image particulièrement parlante : nous avons tendance à imaginer le spermatozoïde comme un simple livreur chargé de déposer un patrimoine génétique.
La réalité est plus complexe.
Le spermatozoïde apporte la moitié du matériel génétique nécessaire à la formation de l’embryon. Et cet ADN peut lui-même présenter des altérations.
C’est notamment ce que les chercheurs appellent la fragmentation de l’ADN spermatique.
Un spermogramme traditionnel regarde principalement différents paramètres comme le nombre de spermatozoïdes, leur mobilité ou leur morphologie. Mais ces mesures ne racontent pas nécessairement toute l’histoire.
Un spermatozoïde peut être présent, mobile, parvenir jusqu’à l’ovocyte… tout en transportant un ADN davantage endommagé.
Or cet ADN participe ensuite au développement de l’embryon.
Et lorsque les dommages sont importants, ils sont associés dans plusieurs études à un risque supérieur de mauvaise évolution de la grossesse.
Ces hommes dont le sperme présentait deux fois plus de dommages
Une étude britannique menée par des chercheurs de l’Imperial College London avait déjà apporté en 2019 des éléments particulièrement intéressants.
Les scientifiques avaient comparé le sperme de 50 hommes dont les partenaires avaient subi des fausses couches répétées avec celui de 60 hommes appartenant à des couples n’ayant pas connu ces pertes répétées.
Le résultat était frappant.
Le volume du sperme, le nombre de spermatozoïdes et leur mobilité ne présentaient pas de différence significative entre les deux groupes.
Mais lorsqu’ils se sont intéressés à leur ADN, les chercheurs ont observé autre chose : le sperme des hommes appartenant aux couples confrontés aux fausses couches répétées présentait environ deux fois plus de dommages de l’ADN .
Les chercheurs ont également relevé chez eux une concentration environ quatre fois plus importante de molécules réactives de l’oxygène, susceptibles, lorsqu’elles deviennent excessives, de favoriser le stress oxydatif et d’endommager l’ADN des spermatozoïdes.
À l’époque déjà, Channa Jayasena, chercheur à l’Imperial College London impliqué dans ces travaux, soulignait combien les recherches sur les fausses couches récurrentes s’étaient traditionnellement concentrées sur les femmes alors que la santé masculine et celle du sperme restait beaucoup moins explorée.
Le sujet ne relève donc plus seulement d’une intuition.
Quand la science regarde enfin le père :
Depuis, plusieurs travaux de plus grande ampleur ont renforcé l’intérêt porté à cette piste.
Une méta-analyse portant sur 2 969 couples a observé que les grossesses impliquant des spermatozoïdes présentant un niveau élevé de dommages à l’ADN étaient associées à un risque de fausse couche plus de deux fois supérieur à celles du groupe présentant les niveaux les plus faibles de dommages.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un ADN spermatique fragmenté explique toutes les fausses couches.
Ni qu’un homme dont le test présente une anomalie provoquera nécessairement une fausse couche.
Une association statistique n’est pas une condamnation individuelle.
Mais le signal est suffisamment important pour que la question masculine soit désormais prise beaucoup plus au sérieux.
Une autre méta-analyse portant sur plus de 2 400 couples a ainsi retrouvé des niveaux de fragmentation de l’ADN spermatique significativement plus élevés chez les partenaires masculins de femmes confrontées à des fausses couches répétées inexpliquées.
Et en 2026, une vaste revue de 52 études représentant près de 20 000 participants a encore confirmé l’intérêt scientifique porté à la fragmentation de l’ADN spermatique, tout en rappelant que ce test, pris isolément, reste imparfait pour prédire précisément qui connaîtra ou non une fausse couche.
La médecine avance donc avec une nuance essentielle : le facteur masculin existe, mais nous sommes encore loin de pouvoir attribuer chaque fausse couche à une cause unique.
2026 : un changement majeur dans les recommandations
Il y a néanmoins un signe qui ne trompe pas.
En 2026, l’American Society for Reproductive Medicine (ASRM), l’une des principales organisations internationales de médecine de la reproduction, a actualisé ses recommandations concernant les fausses couches répétées.
Et, cette fois, l’homme apparaît explicitement dans le bilan.
L’ASRM indique qu’une analyse de la fragmentation de l’ADN spermatique peut être envisagée lorsque des fausses couches répétées demeurent inexpliquées, notamment lorsqu’elles sont également associées à une infertilité.
L’organisation rappelle que l’âge paternel, la santé métabolique et différentes atteintes de l’ADN spermatique sont étudiés pour leur association avec la fausse couche.
Elle cite parmi les facteurs susceptibles d’endommager l’ADN des spermatozoïdes certaines expositions environnementales, la pollution, le tabagisme, certains médicaments ou drogues, les épisodes fébriles, la varicocèle ou encore l’avancée en âge paternel.
Attention cependant : même lorsqu’une fragmentation importante de l’ADN est retrouvée, les chercheurs ne disposent pas encore de preuves suffisantes permettant d’affirmer que la corriger fera nécessairement disparaître le risque de fausse couche.
Le message scientifique n’est donc pas : « nous avons trouvé le coupable ».
Il est plutôt : « nous devons enfin examiner les deux partenaires ».
Pendant ce temps, la fertilité masculine décline
L’enquête de Jonas Schneiter intervient également dans un autre contexte.
Une vaste méta-analyse internationale regroupant 223 études et des données recueillies entre 1973 et 2018 a estimé que la concentration moyenne de spermatozoïdes chez les hommes non sélectionnés en fonction de leur fertilité avait diminué de 51,6 % sur cette période.
Le nombre total de spermatozoïdes aurait, lui, diminué de 62,3 %.
Les auteurs ont également observé une accélération de la baisse après l’an 2000.
Ces résultats font encore l’objet de discussions scientifiques, notamment sur leur interprétation et leurs causes exactes. Ils ne signifient pas que les hommes seraient en train de devenir collectivement stériles.
Mais ils montrent une chose : la santé reproductive masculine mérite probablement beaucoup plus d’attention qu’elle n’en reçoit.
Et c’est précisément le combat de Jonas Schneiter.
Pourquoi avons-nous tellement regardé les femmes ?
Parce que c’est dans leur corps que la grossesse est visible.
Parce que ce sont elles qui portent l’embryon.
Parce que ce sont elles qui consultent le gynécologue.
Parce que ce sont elles qui subissent les prises de sang, les échographies, les examens et, lorsque tout s’arrête, la douleur physique de la fausse couche.
Alors pendant longtemps, la question a presque naturellement été :
« Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ? »
Jonas Schneiter raconte avoir lui-même abordé les premières consultations pour infertilité comme beaucoup d’hommes : en accompagnateur.
Sa compagne et lui souhaitaient un enfant depuis environ un an lorsqu’ils ont consulté.
Puis le résultat de son spermogramme est arrivé : légèrement inférieur à la norme.
Le journaliste qui pensait accompagner sa compagne découvre alors qu’il est lui aussi un patient potentiel.
C’est le point de départ de son enquête.
Et derrière son expérience personnelle se dessine une question beaucoup plus large : combien de femmes ont subi seules le poids psychologique d’un problème reproductif qui concernait en réalité le couple ?
Une fausse couche n’est ni une faute féminine, ni une faute masculine
Il serait cependant absurde et profondément injuste de répondre à des décennies de culpabilisation féminine en fabriquant une nouvelle culpabilité masculine.
La science ne dit pas : « maintenant, accusons les hommes ».
Elle dit exactement l’inverse.
Arrêtons de chercher un coupable.
Les causes des fausses couches sont multiples. Les anomalies chromosomiques de l’embryon en représentent une part majeure. L’âge maternel joue un rôle important. Des facteurs anatomiques, hormonaux, immunologiques ou génétiques peuvent également intervenir. Et parfois, malgré les examens, aucune explication précise n’est retrouvée.
Ce que les recherches sur le sperme apportent aujourd’hui, c’est une pièce supplémentaire dans un puzzle extraordinairement complexe.
Une pièce qui avait peut-être été trop longtemps laissée sous la table.
Le véritable scandale est peut-être là
Pendant des générations, la femme qui perdait une grossesse pouvait se demander ce qu’elle avait fait de travers.
Avait-elle trop travaillé ?
Porté quelque chose de trop lourd ?
Mangé le mauvais aliment ?
Trop attendu avant d’avoir un enfant ?
Son corps était-il incapable de garder un bébé ?
Aujourd’hui encore, ces questions traversent l’esprit de nombreuses femmes après une fausse couche.
Or la recherche nous oblige à changer de perspective.
Une grossesse commence avec deux patrimoines génétiques. Son interruption doit donc, lorsque la situation médicale le nécessite, être pensée à deux.
Le chiffre avancé par Jonas Schneiter « une fausse couche sur deux » ne doit pas être interprété comme une statistique médicale définitivement établie. Le journaliste précise lui-même qu’aucune étude unique ne permet aujourd’hui de fixer cette proportion avec certitude.
Mais le phénomène qu’il met en lumière est, lui, bien réel : le spermatozoïde et l’intégrité de son ADN peuvent jouer un rôle dans certaines fausses couches, notamment lorsqu’elles se répètent.
Et cette information pourrait changer beaucoup plus que les protocoles médicaux.
Elle peut changer la manière dont un couple traverse l’épreuve.
Parce qu’une femme peut porter physiquement une fausse couche sans en porter la responsabilité.
Parce qu’un homme ne devrait plus systématiquement rester assis dans la salle de consultation comme un simple accompagnateur.
Et parce qu’en matière de fertilité, il serait peut-être temps que notre vocabulaire rejoigne enfin notre biologie :
on conçoit à deux. On cherche les causes à deux. Et lorsqu’une grossesse s’arrête, on accompagne les deux.
PARENTALITÉ :
Et si l’enfant de votre vie n’était pas celui que vous attendiez ?
Infertilité, silence, filiation, adoption : lorsque la grossesse ne vient pas, faut-il renoncer à devenir parent ?
Il y a des enfants que l’on commence à aimer avant même qu’ils existent. On leur invente un prénom, on imagine à qui ils ressembleront. On plaisante sur les cheveux qu’ils auront, le caractère qu’ils hériteront de leur père, les yeux qu’ils prendront peut-être à leur grand-mère. On se voit déjà au bord d’un lit à trois heures du matin avec 39 °C de fièvre, devant l’école le jour de la première rentrée, au spectacle de fin d’année, à attendre dans la salle d’un pédiatre, à râler devant une chambre en désordre. Puis le temps passe, les règles reviennent, encore !
Le premier test de grossesse négatif n’avait rien d’alarmant. Le sixième commence à inquiéter. Après viennent les consultations, les bilans, le spermogramme, les échographies, les dosages hormonaux. Pour certains, l’insémination.
Pour d’autres, la FIV. Puis une deuxième. Peut-être une troisième. Une grossesse qui commence et s’arrête. Un embryon qui ne s’implante pas. Un médecin qui emploie de plus en plus souvent des probabilités et de moins en moins le mot « bientôt ».
À un moment, le désir d’enfant que l’on imaginait comme l’une des choses les plus naturelles de la vie se transforme en dossier médical.
En France, l’infertilité est loin d’être marginale : l’Inserm rappelle qu’environ un couple sur huit consulte pour des difficultés à concevoir, et que les causes peuvent être féminines, masculines, mixtes ou rester inexpliquées. Autrement dit, cette petite phrase que certaines femmes continuent pourtant à prononcer « je n’ai pas réussi à lui donner un enfant » n’a souvent aucun sens médical.
« Je n’ai pas réussi à lui donner un enfant »
Cette phrase mérite que l’on s’y arrête.
Donner.
Comme si l’enfant était une dette conjugale. Comme si la femme avait promis, en tombant amoureuse, qu’un jour son corps produirait la preuve ultime de cette union.
Dans certains environnements africains, antillais ou diasporiques, la question peut devenir encore plus lourde parce que l’enfant ne représente pas uniquement le projet intime d’un couple.
Il peut aussi incarner la continuité d’un nom, d’une famille, d’une lignée, parfois même une forme de reconnaissance sociale. Il serait absurde de parler d’une unique « culture noire ». Une famille guadeloupéenne de Pointe-à-Pitre, une famille congolaise installée en Seine-Saint-Denis, une famille nigériane, camerounaise ou afro-américaine ne portent évidemment pas les mêmes histoires ni les mêmes représentations de la filiation.
Mais le poids de l’infertilité dans plusieurs sociétés africaines est suffisamment documenté pour ne pas être réduit à un cliché. Une vaste revue scientifique publiée en 2025, portant sur 48 études menées en Afrique, retrouve de manière répétée stigmatisation, culpabilité, exclusion sociale et poids particulier porté par les femmes. Une autre synthèse de travaux qualitatifs conclut que la pression familiale et communautaire peut profondément affecter l’estime de soi, la vie conjugale et la santé psychologique des femmes confrontées à l’infertilité.
Le plus cruel est que cette culpabilité continue parfois même lorsque l’infertilité est masculine.
Chez des hommes afro-américains interrogés dans une étude sur la santé reproductive, plusieurs décrivaient l’infertilité comme un sujet quasiment impossible à discuter. L’un des participants résumait le malaise ainsi : parler d’infertilité dans la communauté afro-américaine lui semblait particulièrement difficile. D’autres associaient directement leur capacité à procréer à leur confiance en eux ou à leur sentiment de virilité.
Les femmes noires américaines connaissent une autre contradiction. Des travaux récents montrent qu’elles peuvent être confrontées au stéréotype de la femme noire supposée naturellement très fertile ; certaines participantes à des recherches expliquaient d’ailleurs qu’elles n’avaient jamais imaginé pouvoir être infertiles parce qu’elles venaient de familles où les grossesses étaient nombreuses. Des études américaines constatent parallèlement des retards d’accès aux soins et des obstacles sociaux, économiques et culturels plus importants.
Aux Antilles aussi, le silence commence à céder
En Guadeloupe, le documentaire L’Invisible Désir d’enfant : les coulisses de l’infertilité, réalisé par Barbara Olivier-Zandronis, a précisément choisi d’entrer dans cette zone de silence. Cinq femmes vivant en Guadeloupe y racontent l’attente, les traitements, les douleurs et ce que l’infertilité produit lorsque la souffrance médicale rencontre les attentes familiales et sociales.
Le projet a donné lieu en 2026 à des projections-débats portées notamment par l’association SEM’ACT, avec des professionnels de santé ; il a également été présenté dans le cadre d’échanges au Sénat autour de la santé des femmes ultramarines.